Sevgili kızım Leila



SALT Galata’nın ev sahipliği yaptığı, Amira Akbıyıkoğlu ile Farah Aksoy tarafından hazırlanan Ardışık programının dördüncü sergisi Belkıs Hanım ile Onur Efendi 23 Ocak’a kadar devam ediyor. Fatma Belkıs ve Onur Gökmen’in ressam Osman Hamdi Bey’den ilhamla sundukları sergilerinin mizahi doğasına, Hamdi Bey’in kaleminden kızı Leyla’ya yazılmış kurmaca mektuplarla eşlik ediyoruz


Yazı: Bihter Sabanoğlu


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Onur Gökmen ve Fatma Belkıs’ın Belkıs Hanım ile Onur Efendi sergisinden bir kare, 2021, Fotoğraf: Mustafa Hazneci, SALT


Paris, 65, Boulevard de Clichy

11 Juin 1889


Je viens de me réveiller d'un sommeil étrange et je prends ma plume pour t’écrire. Dans mon rêve, j’étais sur le pont d’un paquebot récemment parti de Sidon, et je fumais tout seul à côté des caisses dont la destination était mon musée. Tout d’un coup, un albatros sauvage a commencé à tournoyer au-dessus de ma tête. J’ai couru dans ma chambre, j’ai récupéré mon arbalète, et je ne sais pourquoi, je lui ai tiré dessus. Juste après, des nuages noirs se sont levés de l’Est et une tempête terrible a éclaté. Parmi les vagues montantes, il me semblait discerner des visages d’ouvriers ; de ceux qui m’avaient aidé à sortir les sarcophages des puits que nous avions creusés à Sidon. L’un d’eux m’a pointé du doigt et a dit : « Je me suis cassé la jambe en portant les cercueils maudits de cet homme. Je n’avais pas les moyens de me faire soigner donc me voilà dans cet état ! ». Il n’arrêtait pas de montrer sa jambe coupée au niveau du genou. L’obscurité de son visage ridé se fondait dans la blancheur de l’écume. Pendant que j’essayais de m’agripper aux barreaux de fer du pont, les caisses avaient déjà commencé à glisser une à une dans la mer. J’ai failli perdre la tête et j’ai sauté dans l’eau en les suivant. Tandis qu’en bas, dans la fosse sombre vers laquelle je n’osais regarder, des milliers de créatures se cachaient, j’ai réussi à m’accrocher à l’un des sarcophages. J’ai regardé autour de moi, de l’eau, de l’eau partout. J’étais seul, seul, tout seul sur la vaste, vaste mer. Mes caisses s’étaient éparpillées sur les eaux de la Méditerranée. Alors que je luttais pour rester en vie, j’ai remarqué une forme nébuleuse au loin. Un monstre marin, un Léviathan. Au fur et à mesure que la forme étrange s’est rapprochée de moi, je me suis rendu compte que c’était une baleine magnifique. Même si elle nageait vers moi en montrant ses dents acérées, je n’avais pas peur, au contraire, j’étais surpris d’avoir éprouvé un sentiment familier. J’en ai bientôt distingué la cause ; cet animal était Porphyre lui-même, la baleine qui, selon Procope, l’historien Byzantin, terrorisait Constantinople, donnait du fil à retordre aux pêcheurs et terrifiait tous les habitants de la ville sous le règne de Justinien. Eh bien, apparemment, elle était en vie depuis le sixième siècle et maintenant elle se tenait devant moi avec son regard méprisant. On dirait presqu’elle était en train de sourire, en regardant mes caisses qui nageaient déjà vers des rivages lointains. Elle s’est tellement approchée de moi qu’elle a failli me toucher le nez et m’a chuchoté : « Tu n’es pas le maître de la Méditerranée ! » Je me suis réveillé en hurlant dans une mare de sueur. Mon ami Jean-Léon était penché sur moi et me contemplait avec des yeux pleins d’inquiétude. Je lui ai dit que j’avais fait un petit cauchemar dans lequel, Leila, tu me coupais la tête…


***


Il est maintenant une heure du matin et je n’arrive pas à m’endormir, donc je reprends ma plume et je t’écris ma chère Leila. Ce soir, j’ai vu un spectacle merveilleux, un opéra : Ainsi Parlait Zarathoustra de Strauss. J’aurais tellement aimé que tu sois là, je ne peux m’empêcher de penser à combien tu dois t’ennuyer à Istanbul. Tu tomberais amoureux de la bibliothèque de JL. De retour à la maison, nous nous sommes d’ailleurs assis parmi ses livres pour fumer nos pipes. Un élève de JL a copié un tableau de Hayez lors d’un voyage à Venise. Dans le tableau, Mehmed le Conquérant, vêtu de blanc et allongé sur le lit, l’oriental parfait, l’incarnation de la paraisse et de la luxure, examinait l’image de Saint Jean-Baptiste que lui offrait Bellini. Tu connais l’histoire ; soi-disant, le sultan n’avait pas trouvé assez réaliste la tête coupée de Jean-Baptiste sur le plateau et avait fait décapiter vif un de ses esclaves afin de montrer à Bellini à quoi ressemblerait véritablement une tête coupée. JL m’a jeté le dessin sous le nez avec un plaisir sadique ou bien tout simplement il m’a paru ainsi. J’ai insisté sur le fait qu’il s’agissait d’un mythe fabriqué par les Européens. Nous nous sommes disputés, amicalement bien sûr, jusqu’à minuit. Mon ami, me disant qu’il s’inquiétait de mes cris de la nuit dernière, m’a inséré un livre dans les mains et m’a dit : « Lis quelques pages avant de dormir. Réfléchis-y un peu. Je te garantis que tu ne feras aucun cauchemar ce soir. » Il est censé contenir des connaissances qui servent à apaiser l’esprit.


Quand je me suis retrouvé enfin seul dans ma chambre, j’ai décidé d’être gentil avec JL et de suivre ses conseils, sinon tu sais bien que je n’ai aucun penchant pour ce genre de choses. Le livre s’intitulait Zend Avesta. Un homme du nom d’Anquétil-Duperron avait traduit la doctrine de Zarathoustra en français. Dans la préface, il était indiqué que cette écriture sainte était copiée sur du papier de linge de coton, passée dans une colle de riz. Dans un pays oriental où le soleil est brulant, ce vernis rendait le papier tellement luisant que les mots écrits dessus semblaient d’autant plus réels aux yeux des lecteurs. De plus, ce texte sacré était la plupart du temps écrit sur un fond doré. JL pensait que ces lignes calmeraient mes pensées et qu’elles éveilleraient en moi du respect pour ceux qui sont en réalité des simples divagations moralistes de Zarathoustra. Le texte fut utile mais d’une manière imprévisible ; dans mon esprit, le soleil de l’Est, les pages dorées, les tissus, le coton, le lin se sont mêlés, et du cœur de tout cela est née une femme, avec son ventre gonflé et sa robe jaune. Elle avait l’air d’une déesse qui n’allait pas accoucher d’un bébé mais de l’univers lui-même. Tout mon corps brûlait de la chaleur de cette couleur jaune. J’étais seul, tout seul sur la vaste mer dans mon rêve, et maintenant j’étais seul, tout seul, entouré de jaune. Du jaune, du jaune partout. Pendant que la femme me scrutait d’un air arrogant, elle écrasait quelque chose sous ses pieds. J’avais des fourmis dans les doigts…


Demain soir, je visiterai l’atelier de JL. Mais avant, je flânerai dans les galeries du musée du Louvre à la poursuite de ma femme rêvée. Il se peut que je la retrouve dans les coups de pinceau d’un autre peintre. J’entends les pas de JL s’approcher. Je pense qu’il a vu la lumière. Je n’ai pas envie de lui parler maintenant. Je ne désire penser qu’à cette femme. Je souffle la bougie. Bonne nuit Leila.


Ton père, Osman Hamdy


Onur Gökmen ve Fatma Belkıs, Biraz ordan biraz burdan, 2021, Fotoğraf: Mustafa Hazneci, SALT